Le cellulaire de Valentin


A peine débarqué de son Burkina Faso natal, Valentin a consacré à l’achat d’un téléphone portable la totalité de son premier salaire de jardinier dans un quartier chic d’Abidjan. Il a ensuite passé ses journées avec son « cellulaire » vissé à l’oreille, parlant haut et fort, afin que nul n’ignore qu’il avait, lui aussi, rejoint la grande famille des « connectés ». « Je ne suis pas sûr qu’il ait tout le temps quelqu’un au bout du fil », prétend son patron, qui dit en avoir déjà assez de devoir toujours avancer de l’argent à Valentin pour qu’il puisse s’acheter des unités. « S’il continue comme ça, il ira téléphoner ailleurs », bougonne-t-il.

Il fut un temps, en Afrique comme ailleurs, où un téléphone portable était un signe extérieur de richesse, que seuls pouvaient s’offrir les « en haut d’en haut ». Mais son usage s’est répandu comme une traînée de poudre jusque dans la brousse la plus profonde, les villages les plus reculés. Aujourd’hui, pas un chauffeur de taxi ni une vendeuse au marché ou encore un « businesseur » qui n’ait son portable. Même les féticheurs sont atteignables sur leur cellulaire 24 heures sur 24 par une clientèle exigeante, qui veut pouvoir compter sur un petit coup de pouce à tout moment. Du coup, les « grands quelqu’un » sont obligés de faire de la surenchère : dans les dîners en ville, les personnes importantes alignent ostensiblement trois ou quatre « phones » dernier cri.

Pas très agréable d’ailleurs de déjeuner face à un tel déploiement de technologie, qui émet les signaux et les bruitages les plus improbables, démontrant ainsi, si c’était nécessaire, que vous êtes face à une personne recherchée, sollicitée, et donc au top. Et cela ne semble guère gêner certains interlocuteurs que toute conversation suivie soit devenue quasiment impossible.

Au cours de ces dernières années, la téléphonie mobile a certes explosé dans le monde entier. Mais c’est le continent africain qui a connu l’accélération la plus spectaculaire, avec une croissance de près de 50% par année. Et 100 millions de nouvelles lignes activées sur le continent l’année dernière. Du côté des grands opérateurs mondiaux, c’est la ruée. Pas un ne manque à l’appel : le groupe français Orange, sud-africain MTN, l’opérateur des Emirats arabes unis Moov, l’indien Bharti Airtel…Ils sont tous là à se disputer âprement les parts de marché d’un secteur en plein boom, qui génère des bénéfices colossaux. Et tous ces opérateur cherchant à fidéliser leur clientèle rivalisent d’offres, de bonus, d’actions que les clients cherchent à capter au moyen de leur divers appareils ou d’un « chintok multipuces ».

Valentin a donc rejoint la grande cohorte de tous ceux qui, jour après jour, consacrent beaucoup d’énergie à acquérir des « unités » pour leur portable. Et puisqu’il y a demande, voilà l’offre : dans un contexte économique difficile, où les jobs dignes de ce nom sont en voie de disparition, gérer une cabine téléphonique, vendre ou transférer des unités, permet à de nombreux désoeuvrés de gagner leur pain quotidien.

Dans des pays où les lignes de téléphone fixe sont en mauvais état ou ont cessé d’exister, l’arrivée du téléphone portable a profondément modifié les échanges. Plus besoin de parcourir des kilomètres pour avoir des nouvelles de la famille restée au village. Et les transferts d’argent sont désormais possibles via les mobiles, notamment par un système de virement par SMS baptisé M-Pesa. Bon pour le business ! Autant dire qu’on n’a pas fini d’entendre le fameux « Allo, t’es où ? » résonner en swahili, bambara, wolof, lingala, à l’unisson de la planète Terre, en voie de totale connexion.


Author : Catherine Morand

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